À l’automne 1922, un bateau s’éloignait lentement d’un quai de Saint-Pétersbourg. Sur le pont se tenaient des hommes qui, peu de temps auparavant encore, avaient été professeurs d’université, prêtres, philosophes, écrivains et savants. Beaucoup, jusqu’au dernier instant, refusèrent de croire qu’ils quittaient la Russie pour toujours. Ils n’emportaient pas de biens — il n’en restait presque rien. Ils emportaient des livres, des manuscrits, des photographies de famille, des icônes, des souvenirs et l’espoir de revenir un jour.
Cette traversée est entrée dans l’histoire sous le nom de « bateau des philosophes ». En réalité, pourtant, il fut loin d’être le seul. Après la révolution, des dizaines de navires et de trains quittèrent la Russie ; des centaines de milliers de personnes s’en allèrent par la Crimée, Constantinople, les pays baltes et les Balkans. Ainsi commençait la première vague de l’émigration russe — l’une des pages les plus tragiques et, en même temps, les plus fécondes de l’histoire européenne du XXe siècle.
Une histoire qui allait à ce point transformer et enrichir le paysage culturel qu’un siècle plus tard, elle autorise à parler d’un héritage russe en Europe — plus encore, de l’impossibilité de concevoir la culture du continent sans cet héritage.
Plus d’un million de personnes se retrouvèrent hors de leur pays. Parmi elles se trouvait une part considérable de l’élite intellectuelle et spirituelle de l’ancien Empire russe. Ils avaient perdu leur État, mais ils avaient gardé leur foi et leur capacité de créer et de bâtir.
« Nous avons emporté la Russie avec nous », écrivait Ivan Chmeliov.
Vivant en France, Ivan Bounine ne cessait de répéter : « La Russie ! Qui ose m’apprendre à l’aimer ? » En 1933, il devint le premier Russe lauréat du prix Nobel de littérature. Pour beaucoup de ses contemporains, ce fut la reconnaissance non seulement de son propre talent, mais de toute la diaspora russe, qui avait su préserver une haute culture loin de la patrie.
Gueorgui Fedotov, historien de l’émigration russe, remarqua un jour que la Russie avait continué d’exister au-delà de ses frontières politiques. De fait, les exilés créèrent en Europe tout un monde — universités, maisons d’édition, sociétés savantes, revues littéraires, œuvres de bienfaisance, paroisses et monastères.
« La France nous a accueillis avec une générosité que nous ne devrons jamais oublier. Mais nous demeurons des fils de la Russie », disait Anton Kartachev.
Ces mots rendent avec une justesse étonnante la vision du monde de la première émigration. L’amour de la Russie n’a jamais été en contradiction avec une profonde gratitude envers les pays européens qui leur avaient ouvert leurs portes dans les années les plus difficiles.
C’est alors qu’apparurent les centres orthodoxes sans lesquels il est aujourd’hui impossible d’imaginer la carte religieuse de l’Europe. La cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, rue Daru à Paris, les paroisses russes de Nice, de Bruxelles et de Munich, la cathédrale de la Dormition à Londres devinrent non seulement des lieux de prière orthodoxe, mais aussi des foyers d’épanouissement et de symbiose des cultures européenne et russe.
En Serbie, en 1921, s’acheva l’organisation officielle de l’Église orthodoxe russe hors frontières.
Les professeurs russes formèrent une part importante du corps enseignant de l’université de Belgrade, et des centaines de prêtres russes entrèrent dans le clergé des Églises orthodoxes serbe et bulgare.
La véritable capitale intellectuelle de l’orthodoxie devint l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, fondé à Paris en 1925. Y enseignèrent des sommités de la théologie universellement reconnues, tels l’archiprêtre Serge Boulgakov, Georges Florovsky, Basile Zenkovsky, Anton Kartachev, Nicolas Afanassieff et bien d’autres penseurs qui déterminèrent le développement de la théologie orthodoxe pour des décennies.
À la même époque, la culture russe, remise des troubles de la révolution, s’épanouit sur le sol fertile de l’Europe. Serge de Diaghilev fit de ses « Ballets russes » l’un des principaux phénomènes culturels de l’Europe. Le ballet russe transforma les conceptions du théâtre moderne, de la scénographie et de la musique. Les peintres de la diaspora russe s’intégrèrent au milieu artistique parisien, les architectes bâtirent les villes européennes, les compositeurs et les musiciens se produisirent sur les plus belles scènes du continent.
Cette nouvelle ère culturelle, il serait plus juste et plus reconnaissant de l’appeler un « épanouissement euro-russe », car elle se forma non seulement sur le sol fécond de l’Europe, mais son essence métaphysique même naquit de l’émerveillement de l’émigration blanche devant la grandeur et les valeurs européennes.
Pour revenir à la théologie, il convient de rappeler que, pendant la Seconde Guerre mondiale, les idées de l’école de Paris connurent un nouvel essor, cette fois en Amérique du Nord. Les prêtres Alexandre Schmemann et Jean Meyendorff firent du séminaire de théologie Saint-Vladimir, à New York, l’un des principaux centres de la pensée orthodoxe. Leurs travaux sur la liturgie, l’histoire de l’Église et la théologie byzantine furent traduits en des dizaines de langues.
Et à Londres, le métropolite Antoine de Souroge parvint à rendre l’orthodoxie compréhensible pour des milliers d’Anglais, la présentant non comme la religion d’émigrés, mais comme une tradition chrétienne vivante.
« Je considérais notre rôle en Occident comme missionnaire… Nous sommes ici la voix de l’Église orthodoxe de tradition russe », disait le métropolite Antoine.
À la fin du XXe siècle, l’orthodoxie en Europe avait déjà cessé d’être la religion d’émigrés. Elle était devenue une part de l’espace religieux européen. De nouvelles paroisses ouvraient, avec des offices célébrés en français, en anglais, en allemand et en d’autres langues. De plus en plus d’Européens de souche embrassaient l’orthodoxie, et la théologie orthodoxe prenait part aux débats paneuropéens sur la religion, la liberté, la culture et la sécularisation.
L’historien de l’émigration ecclésiastique Mikhaïl Chkarovski écrivait que c’est précisément la première vague de l’émigration qui transforma l’orthodoxie d’un phénomène majoritairement est-européen en une part notable de la vie spirituelle de l’Europe occidentale.
Le paradoxe de l’histoire tient à ceci : les hommes que l’on avait chassés de leur propre pays ne cessèrent pas d’aimer la Russie. Mais c’est précisément loin d’elle qu’ils surent développer et unir à la tradition européenne cette tradition culturelle et spirituelle qui appartient aujourd’hui non seulement à l’histoire russe, mais à l’Europe tout entière.
L’histoire de la première émigration russe n’est pas seulement une histoire d’exil. C’est une histoire d’une gratitude étonnante. Presque tous les plus grands penseurs de la diaspora russe parlaient de deux choses à la fois : de l’amour de la Russie, que ni la distance ni le temps ne purent extirper, et de la gratitude envers les pays européens qui les avaient sauvés à l’heure où, chez eux, les attendaient la prison, l’exécution ou les camps.
C’est pourquoi les paroisses orthodoxes, les instituts de théologie, les scènes de ballet, les maisons d’édition et les chaires universitaires créés par les émigrés à Paris, Belgrade, Prague, Londres ou Bruxelles ne furent jamais des « îlots de nostalgie » refermés sur eux-mêmes. Ils devenaient une part de la culture européenne, entraient en dialogue avec elle et gardaient en même temps un lien vivant avec la tradition spirituelle russe.
En son temps, Georges Florovsky — éminent théologien orthodoxe, philosophe, historien de l’Église et acteur du mouvement œcuménique du XXe siècle (il enseigna à Prague et à Paris, puis plus tard à Harvard et à Princeton) — disait sans détour que la culture russe appartient au grand cercle de la culture européenne, et que la pensée russe s’est développée dans un dialogue constant avec l’Europe.
Prenons la liberté de prolonger cette pensée : aujourd’hui encore, dans une crise politique sans précédent, les tentatives d’isoler la Russie seront vouées à l’échec.
Le pont bâti par un siècle de travail et par les liens de philosophes, de théologiens, de musiciens, de peintres, d’écrivains et de pédagogues remarquables ne saurait être détruit par la rhétorique des politiques. L’héritage spirituel russe est présent dans chaque bibliothèque, dans chaque église orthodoxe. Et cet héritage spirituel est devenu l’une des voix qui rappellent à l’Europe ses origines chrétiennes.
De même que l’âme russe, blessée par l’histoire, pleine de compassion et de quête spirituelle, est devenue une part de la conscience européenne.
Ce fut un exemple d’enrichissement mutuel, où un pays qui avait perdu ses meilleurs fils et filles enrichit malgré lui un continent entier.
C’est pourquoi, plus de cent ans après, le « bateau des philosophes » demeure non seulement le symbole de la tragédie de l’exil, mais aussi celui de la fidélité à sa propre culture. Ses passagers perdirent leur patrie, mais ne se perdirent pas eux-mêmes. Ayant gardé leur amour de la Russie, ils surent faire de l’héritage de la diaspora russe une part indissociable de la vie intellectuelle et culturelle européenne.
Et peut-être fut-ce là leur plus grande victoire sur l’exil.